La mission domesticatrice de l’école étouffe la mission émancipatrice

C’est avec grand plaisir que je partage avec vous un article que j’ai signé pour le journal Résonances, le mensuel de l’Ecole valaisanne. Il s’agit du mensuel numéro 3 daté de novembre 2019 qui est titré « Cancres et « premiers de la classe » ». Vous trouverez l’article en suivant le lien ici. Voici le texte :

Thomas Edison en technologie, Jean-Michel Basquiat en art, Albert Einstein en science sont quelques-uns parmi une foule de personnalités, dans tous les domaines, qui furent des cancres à l’école, et pourtant réussirent à changer le monde. Ces cas sont révélateurs d’un problème : le système éducatif occidental ne sait pas former des esprits novateurs. On peut le reformuler d’une manière plus brutale encore : les personnalités les plus créatives sont en danger à l’école. Mais comment est-ce possible ? Il y a deux raisons, je crois.

Une partie de la réponse se trouve dans notre histoire ancienne. Les grecs de l’antiquité distinguaient deux formes de connaissance* : la sophia (que l’on pourrait traduire par « le savoir ») et la mètis (que l’on pourrait traduire par « la créativité »). La sophia est bien connue. Il s’agit de cette forme de connaissance essentialiste qui se préoccupe de désigner ce que les choses sont. C’est l’attribut du philosophe (philo-sophia). La mètis est cette forme de connaissance qui permet de se sortir d’une situation difficile. Elle s’apparente à la ruse du chasseur. C’est la qualité d’Ulysse, l’homme aux mille tours (poly-mètis). Au moment où les philosophes ont pris le pouvoir intellectuel dans la cité grecque, ils ont dénigré la mètis au profit de la sophia. Autrement dit, ils ont méprisé la créativité. Nous continuons de payer le prix de ce mépris.

À cette raison historique, il faut ajouter une raison pratique. L’innovation est un seul mot pour désigner trois épreuves**. Ces épreuves se succèdent. Elles sont qualitativement différentes. C’est un peu comme si l’on devait ramasser trois clefs pour ouvrir trois portes successives, chacune donnant accès à un niveau supérieur. Ces trois épreuves sont : une épreuve d’observation, une épreuve d’imagination, une épreuve de ténacité. Or, les qualités qui sont favorisées dans le système éducatif ne sont jamais celles qui permettent de réussir ces épreuves.

L’innovateur, c’est d’abord une personne (ou un groupe) qui note un détail méprisé. Malheureusement, ceux qui réussissent à l’école sont ceux qui savent répondre à la question du professeur. Pas ceux qui se posent une question que personne ne se pose. Le rabâchage vaut toujours mieux que la curiosité.

L’innovateur, c’est ensuite une personne qui formule une idée provocante. Malheureusement, ceux qui réussissent à l’école sont ceux qui apprennent à faire corps avec le groupe. Le consensus vaut toujours mieux que la conviction.

Enfin l’innovateur est une personne laborieuse. Comme il apprend en même temps qu’il fait, l’innovateur est lent à transformer son idée en une réalité. Malheureusement, ceux qui réussissent à l’école sont ceux qui vont vite. L’élégance vaut toujours mieux que le travail.

Ces deux raisons, peut-être, n’en font qu’une : la mission domesticatrice de l’école étouffe la mission émancipatrice. En temps normal, on pourrait se contenter de le déplorer. Mais alors que nos sociétés font face à des dangers existentiels, ce problème devient majeur : nous n’avons pas besoin de « béni oui-oui ». Nous avons besoin d’esprits originaux qui agissent pour le bien collectif ! Nous avons besoin de plus d’élèves autistes qui font la grève de l’école pour rappeler aux adultes leurs responsabilités.

* M. Détienne et J. P. Vernant, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Flammarion, Paris (1974).

** Miguel Aubouy, Le chasseur, le mage et le cultivateur ou les trois épreuves de l’innovation, Les éditions Nullius in Verba (2015). Vous trouverez ce livre ici.

Très cordialement, Miguel Aubouy.

Image de Freddie Sze sur Unsplash

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