Miguel Aubouy publie le sixième tome des petits traités sur l’innovation. J-2 : Extrait 4 : l’histoire de la loi des profits accélérés (la suite de la loi de Moore).

Chers liseurs (euses) et amis (ies) des éditions Nullius in Verba,

Nous sommes très heureux de vous annoncer la sortie imminente du 6ème tome des petits traités de Miguel Aubouy. Il est titré : « De quoi la créativité est-elle le nom ? ». Il est sous-titré « Fabriquer l’aurore, voler le feu ». Il sera en vente dès le 27 novembre.

Nous avons déjà publié une description de l’ouvrage sur notre site : ici, et un premier extrait : ici, un deuxième extrait ici, et un troisième extrait ici. Dans ce billet, nous vous offrons un quatrième extrait. Voici l’histoire de la loi des profits accélérés (la suite de l’histoire de la loi Moore) telle que vous pourrez la lire bientôt.

Raymond Kurzweil est un inventeur américain contemporain. Il est connu comme un futurologue. C’est un type bizarre. Il est assez dérangeant. Il est parfois même franchement antipathique. Pour toutes ces raisons, il faudrait prêter deux fois plus attention à ce qu’il dit.

En 2001, Raymond Kurzweil rend public sur son site Internet personnel un article qui s’intitule The law of accelerating returns (la loi des profits accélérés), dans lequel il propose une généralisation de la loi de Moore. Son constat est simple : le nombre de composants dans une puce n’est pas le seul facteur qui détermine le progrès des ordinateurs. C’est aussi la manière dont ces composants travaillent ensemble. C’est bien d’autres choses encore.

Raymond Kurzweil poursuit son raisonnement : si l’on veut estimer le progrès des ordinateurs, il est nécessaire de changer de point de vue. Il faut regarder une autre variable, plus globale. Sa proposition est la suivante : considérons plutôt le nombre d’opérations que l’on peut faire par seconde, pour mille dollars.

On constate un avantage immédiat à ce changement d’observable, puisque l’on peut mettre sur la même courbe d’évolution toutes les machines qui ont été inventées par l’homme pour calculer, quelles que soient les techniques successives qu’on a utilisées pour les fabriquer. L’histoire que l’on considère prend de l’ampleur avec Raymond Kurzweil. Soudain, elle s’élargit au siècle.

Cet avantage immédiat ne doit pas masquer un mouvement de la pensée qui est plus considérable, selon moi. En mêlant l’argent au problème du progrès technique, Raymond Kurzweil prend en compte les deux mouvements de la flèche de Moore : toujours plus vers la droite, mais aussi, toujours plus vers le bas. Gordon Earl Moore était resté un ingénieur dans l’âme, pour qui seule la technique compte. En changeant de point de vue, Raymond Kurzweil touche à quelque chose de plus riche. Peut-être aussi, de plus essentiel.

Le résultat qu’il obtient n’a rien de spectaculaire, en apparence. Dans la représentation qu’il a choisie, la même que celle de Moore, l’ensemble des points qu’il a collectés forme une traînée qui signale un chemin étroit juste sous la diagonale montante du cadre de la figure, à l’image d’une corde pesante attachée aux deux coins du carré, à peine plus longue que le trait qui les joint, dès lors bâillant, mais très peu.

Raymond Kurzweil dessine un carré fendu par une corde pesante.

Chacun de ces points représente une machine différente : celle qui servit à Turing pour casser le code de communication des nazis durant la Seconde Guerre mondiale, les premières tentatives de machines à calculer utilisant des principes électrochimiques, les grosses armoires à calculer fonctionnant avec des tubes à vide, les premiers ordinateurs à transistors, tous ceux fabriqués à partir de circuits imprimés.

Au premier regard, rien de choquant. Pourtant, il faudrait s’étonner deux fois devant le résultat que Raymond Kurzweil obtient.

D’abord, c’est une surprise que tous ces points s’alignent le long d’un trait régulier, car c’est un monde qui sépare deux machines fonctionnant suivant deux principes techniques différents, quand bien même l’une se substituerait à l’autre pour réaliser les mêmes opérations. Tout se passe comme si chaque nouvelle invention venait remplacer la précédente avant qu’elle ne donne les premiers signes d’être limitée, en sorte que le progrès technique des machines à calculer, tel que Kurzweil le mesure, demeure toujours régulier, constant, inarrêtable.

Ce que Gordon Earl Moore devinait en 1965, à partir de la seule considération des circuits imprimés, n’était en fait qu’une petite partie d’un progrès bien plus vaste. Ce progrès a commencé avant les puces, et il ne se finira pas avec elles. Si la nature corpusculaire de la matière pose effectivement un problème rédhibitoire pour le futur des circuits intégrés, on peut parier sans risque qu’une autre solution prendra le relais. Rien ne ralentira le progrès des ordinateurs.

Mais c’est sans doute l’autre surprise que ce trait nous donne à voir qui est la plus stupéfiante. Car la courbe de Kurzweil n’est pas une droite, c’est une exponentielle. Cela signifie que les performances des ordinateurs augmentent comme l’exponentielle de l’exponentielle du temps qui passe. Raymond Kurzweil nous montre ceci : Moore est très en dessous de la vérité lorsqu’il parlait d’une accélération exponentielle du progrès dans son domaine. Tellement en dessous, que c’est inimaginable.

Car cette vérité, nous n’avons plus de repères pour la comprendre. C’est un pur vertige que Raymond Kurzweil propose à notre intelligence.

Charles Darwin notait dans son carnet : « L’esprit ne peut concevoir toute la signification de ce terme : un million d’années. » Il en va de même pour une progression doublement exponentielle. Elle est inaccessible à l’entendement. C’est un concept inhabitable pour l’esprit humain.

Le raisonnement suivant suppose un saut intellectuel qui est considérable, et d’ailleurs largement injustifié, mais il est la seule manière que j’ai trouvée de représenter la vitesse de bourgeonnement de la créativité de type I. Il se résume à un changement de nom sur le graphe de Raymond Kurzweil. Sur l’axe vertical, j’écris deux mots qui ne veulent rien dire : progrès technique. Enfin, je ne garde que la courbe qui reliait les points avec une bonne approximation.

Sur ce trait, deux points sont séparés par une distance horizontale, qui représente un nombre d’années, et une distance verticale qui représente une quantité de progrès technique. La courbe de Raymond Kurzweil relie deux temporalités. Elle constate cette chose : le temps des techniques est dissocié du temps des humains. La courbe fonctionne comme un outil de conversion entre deux battements, qui sont celui de la vie des hommes d’une part, et celui de la vie des technologies d’autre part.

Ma grand-mère portugaise est née le 17 décembre 1914, à Ponta-Delgada, qui est la capitale de l’île de San-Miguel, dans l’archipel des Açores. Le segment situé entre le 17 décembre 1914 et le 6 février 2006 correspond donc au temps de ma grand-mère : ce qu’elle a vécu. L’écart vertical correspondant sur la courbe de Kurzweil représente le temps techno-logique correspondant : ce dont elle fut témoin.

Dans cet écart, il y a la somme de tous les émerveillements qui furent les siens lorsqu’elle a vu pour la première fois la radio, le téléphone, la télévision, Apollo, les satellites, les ordinateurs, les téléphones portables, Internet.

Tout segment de la même hauteur correspond au même émerveillement devant une succession semblable de découvertestechniques différentes. Du fait de la courbure, cette succession dure de moins en moins de temps humain. Ce n’est pas une surprise : à l’avenir, moins d’années seront nécessaires aux humains pour assister à la même quantité de progrès technique. Ça va de plus en plus vite, dit-on, et c’est précisément ce que mesure Raymond Kurzweil avec sa courbe.

Mes enfants atteignant l’âge de cinquante ans auront vu défiler autant de progrès que ma grand-mère en a vu pendant quatre-vingt-onze ans.

Le vertige de la courbe de Raymond Kurzweil tient à cette accélération qui est tellement spectaculaire qu’elle en devient rapidement incompréhensible. Car l’on peut faire le calcul suivant. Si mes enfants vivent quatre-vingt-onze ans, ils verront défiler autant de progrès techniques qu’il s’en est écoulé durant les vingt mille années qui ont précédé leur naissance.

Je vais le dire autrement.

Entre nos enfants à la fin de leur vie et nous maintenant, il y aura une différence en termes d’environnement technologique comparable à celle qui peut exister entre nous aujourd’hui et l’homme de Neandertal, jadis. Celui qui peignit les grottes de Lascaux.

La vie de nos enfants sera sans rapport avec la nôtre. Ils ne mangeront pas comme nous. Ils ne dormiront pas comme nous. Ils n’aimeront pas comme nous. Ils ne célébreront pas le même mystère. Qui sait comment ils mourront. De quelle manière on se séparera de leurs corps.

Qui sait, surtout, combien nos enfants souffriront ?

Miguel Aubouy

 

Très cordialement, Les éditions Nullius In Verba.

 

image de couverture : David Clode sur Unsplash

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