Miguel Aubouy publie le sixième tome des petits traités sur l’innovation. J-13 : Extrait 2.

Chers liseurs (euses) et amis (ies) des éditions Nullius in Verba,

Nous sommes très heureux de vous annoncer la sortie imminente du 6ème tome des petits traités de Miguel Aubouy. Il est titré : « De quoi la créativité est-elle le nom ? ». Il est soutitré « Fabriquer l’aurore, voler le feu ». Il sera en vente dès le 27 novembre.

Nous avons déjà publié une description de l’ouvrage sur notre site : ici, et un premier extrait : ici. Dans ce billet, nous vous offrons un deuxième extrait. L’un des apports les plus importants de ce livre est de remettre en cause la définition que l’on utilise couramment de la créativité. Voici pourquoi, selon l’auteur :

Dans les sociétés occidentales, de nos jours, un consensus s’est formé autour de cette définition : la créativité désigne la faculté de produire quelque chose d’original.

Cette chose peut être une idée, une solution, un objet. Elle peut être originale pour une seule personne, pour un groupe, pour la société tout entière. Peu importe, au fond, ces nuances. Il n’y a qu’un seul mot qui compte : l’originalité. La créativité consiste à faire (ou seulement penser) quelque chose « à nul autre pareil ».

Malheureusement, cette définition soulève de nombreuses difficultés. Ces difficultés sont pratiques autant que philosophiques. Parmi les difficultés pratiques, il y a l’évaluation de la créativité. Parmi les difficultés philosophiques, il y a l’universalité de la faculté créative. Je vais les examiner l’une après l’autre.

La première difficulté est simple à décrire : on ne sait pas mesurer l’originalité. Dès lors, il n’existe aucune manière d’évaluer un travail créatif ainsi défini.

Tous ceux qui ont animé une séance d’idéation, comme un brainstorming, sont familiers de cette difficulté. Car il vient toujours ce moment où l’on doit choisir quelques idées parmi les centaines de propositions qui ont été formulées par le groupe. Il s’agit de reconnaître ce qui a le plus de valeur parmi tout ce qui fut énoncé. Dans la logique d’une séance d’idéation, ces quelques idées représentent la quintessence du travail. C’est donc un moment décisif.

Pour bien faire, à ce moment, il faudrait pouvoir classer les idées suivant leur degré d’originalité, puisque c’est cela que l’on cherche. Mais voilà, c’est impossible : autant de classements que de personnes, à peu de chose près.

La situation est plus grave qu’il n’y paraît. J’incline à penser qu’on ne trouvera pas de moyen de mesurer l’originalité. Ce n’est pas qu’on ne sait pas. C’est qu’on ne peut pas.

Piaget avait cette phrase : « Si j’avais une idée vraiment originale, je serais incapable de le savoir. » Effectivement, une idée originale propose toujours une rupture par rapport au paradigme dominant. Plus cette rupture est marquée, moins nous sommes capables de savoir ce dont il s’agit, si bien qu’à la fin, nous hésitons à distinguer le « n’importe quoi » du « très original ». Cette hésitation n’a pas de fin.

L’originalité ne peut pas faire l’objet d’une mesure parce que c’est un concept dont l’intensité dissout le sens. Plus c’est original, moins nous savons si c’est original.

La deuxième difficulté est aussi simple à énoncer : si l’on accepte la définition courante, en termes d’originalité, on est bien obligé de conclure que la créativité n’est pas une faculté universelle.

Car personne ne peut échapper à ce constat : la production d’original dans le monde est disparate. Le contraste est saisissant entre l’abondance d’originalité qui est générée par les sociétés occidentales, et le peu d’originalité qui est produit dans les sociétés plus traditionnelles.

D’un côté, ceux qu’on appelle « les Occidentaux » (tous les habitants des pays de l’Europe plus ceux de l’Amérique du Nord, hormis les peuples autochtones) produisent une quantité hallucinante d’artefacts nouveaux, de méthodes nouvelles, de brevets inouis, d’articles de recherche originaux, d’oeuvres d’art singulières… De l’autre côté, les Dénés d’Amérique du Nord, les Yorubas d’Afrique de l’Ouest, les Papora de Taiwan, les Kanaks de Nouvelle-Calédonie, les Massaï d’Afrique de l’Est, les Kaxinawá de la forêt amazonienne, les Ashaninka des Andes, ne produisent pas tant d’objets nouveaux, semble-t-il. En apparence, ils ne renouvellent pas leur compréhension du monde. Du moins pas à l’échelle où nous le faisons.

Si l’on devait garder la définition courante de la créativité, on serait obligé de conclure que cette faculté ne concerne qu’une fraction des humains. Il faudrait renoncer à cette idée que la créativité est une faculté universelle, à l’égal de la raison. Pour ma part, je ne m’y résous pas.

Un instant, je voudrais rendre ma pensée plus brutale. La définition courante de la créativité consacre la supériorité de l’Occident sur les autres peuples dans un domaine qui appartient à tous les humains. Elle doit être disqualifiée comme étant fondamentalement biaisée. Cette définition recèle une forme de racisme.

Ces deux problèmes sont sévères. Je crois qu’ils sont irréparables. À mes yeux, ils condamnent toute définition de la créativité en termes d’originalité. C’est pourquoi je voudrais proposer une définition alternative.

Miguel Aubouy

 

Très cordialement, Les éditions Nullius In Verba.

 

image de couverture : Renzo Dsouza pour Unsplash

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