Miguel Aubouy publie le sixième tome des petits traités sur l’innovation. J-20 : Extrait 1.

Chers liseurs (euses) et amis (ies) des éditions Nullius in Verba,

Nous sommes très heureux de vous annoncer la sortie imminente du 6ème tome des petits traités de Miguel Aubouy. Il est titré : « De quoi la créativité est-elle le nom ? ». Il est soutitré « Fabriquer l’aurore, voler le feu ». Il sera en vente dès le 27 novembre.

Nous avons déjà publié une description de l’ouvrage sur notre site : ici. Dans ce billet, nous vous offrons le premier chapitre en avant première :

 » Il y a une scène dans l’Odyssée qui pose une question singulière aux gens de la créativité. C’est la scène où Pénélope défait son ouvrage.

Nous sommes sur l’île d’Ithaque, dans la mer Ionienne, à l’ouest de la Grèce continentale. De cette île, Ulysse est le roi. Pénélope est la reine. Mais le roi est absent. La reine est seule. Depuis dix-sept ans, Ulysse est parti combattre les Troyens. Il n’est jamais revenu. Nul ne sait où il se trouve. Les nouvelles sont rares. Elles sont confuses. On rapporte sa mort, et parfois son retour.

Pénélope le croit encore vivant. Elle puise en cette pensée la force de résister à tous ceux qui voudraient l’épouser afin qu’ils deviennent roi à leur tour. Ces prétendants vivent dans la demeure d’Ulysse où ils agissent d’une manière bruyante, vulgaire, désordonnée. Il n’y a guère que la couche de la reine qui soit épargnée par leur concupiscence. Mais ils se font plus pressants chaque jour.

Pénélope a fait une promesse à leur chef, Antinoüs. Elle épousera l’un d’entre eux lorsqu’elle aura fini de tisser un linceul qu’elle destine à Laërte, le père d’Ulysse.

En conséquence de cette promesse, tout le jour, les prétendants voient Pénélope tisser. Mais le soir venu, lorsqu’elle quitte leur compagnie, après le repas, elle passe la cour. Elle monte l’escalier. Elle entre dans sa chambre. Elle laisse les servantes fermer la porte. Puis elle attend que le silence se fasse, debout, l’oreille collée contre le bois. Alors elle attrape un flambeau. Elle rouvre la porte. Elle redescend l’escalier. Elle se dirige vers le cabinet de tissage, dont elle ferme doucement la porte. Elle s’assoit sur le tabouret. Elle pose ses doigts sur le dernier endroit où elle a mêlé des fils. Alors, sans bruit, Pénélope défait son ouvrage.

Lorsque le soleil disparaît du ciel, Pénélope délie les fils qu’elle avait laborieusement assemblés alors qu’il brillait encore au-dessus de sa tête, en sorte que le moment d’achever le linceul ne se produise jamais, obligeant les prétendant à patienter encore, permettant ainsi à l’aurore de venir dans un monde en tout point semblable à ce qu’il était la veille.

La scène est si belle ou tellement importante qu’elle est répétée trois fois. On la trouve, dans le poème d’Homère, au chant II, vers quatre-vingt-quinze ; au chant XIX, vers cent trente-neuf ; au chant XXIV, vers cent vingt-huit. Dans le livre vert, cela correspond aux pages cinq cent soixante-quinze, huit cent sept, et huit cent soixante-sept.

La question est celle-ci : Pénélope a-t-elle fait preuve de créativité ?

Suivant le chemin que la pensée choisit et l’inclinaison qu’elle adopte, on peut répondre deux fois oui à cette question. Ou deux fois non. Ou toute combinaison de ceux-là, d’une manière également convaincante.

Le premier chemin du raisonnement s’attache à l’oeuvre. Ce chemin aboutit très rapidement, semble-t-il, car il mène à une évidence : Pénélope défait une création, elle n’est pas créative.

Bien sûr. Mais d’un autre côté, cette création n’est pas anodine. Pénélope tisse un linceul. C’est le linge qui engloutit le corps des humains lorsqu’ils cessent de respirer. C’est l’instrument de la mort.

Défaire l’instrument de la mort, n’est-ce pas rendre hommage à la vie ? La défaite de la défaite, n’est-elle pas une victoire, en fin de compte ? C’est pourquoi on pourrait dire que Pénélope est créative.

Le deuxième chemin du raisonnement s’attache au contexte. Ici aussi, ce chemin aboutit rapidement. Et ici encore, il semble aboutir à une évidence : la solution que Pénélope trouve pour échapper à ses prétendants est formidable. Dans l’histoire d’Ulysse, il s’agit d’une ruse extraordinaire.

Sans doute. Mais en même temps, cette ruse engendre l’immobilité. Ce n’est pas une solution qui fait grandir l’âme. Elle ne produit rien de nouveau. Fabriquer les conditions pour que rien ne se fabrique, n’est-ce pas nier la fabrication ? A-t-on inventé quelque chose si les rais de lumière ne rencontrent pas un obstacle nouveau ? C’est pourquoi on pourrait aussi dire que Pénélope n’est pas créative.

Cette scène possède un pouvoir de condensation prodigieux. Elle a l’apparence d’un poing fermé où se tiennent ensemble la vie, la mort, la création, la destruction, le jour, la nuit, l’identité et le changement. Elle est un noeud empli de mystères.

Non seulement personne n’a trouvé de réponse, mais il semble bien que personne n’ait cherché. Trois mille ans sont passés sans que l’on juge cette scène comme une interrogation fondamentale sur ce qu’est la créativité.

Sur ce qu’elle signifie. Sur la manière dont elle s’incarne dans le monde.

C’est étrange.

Cette étrangeté, je crois, pose question. »

Miguel Aubouy

Très cordialement, Les éditions Nullius In Verba.

 

image de couverture : Kenzie Kraft pour Unsplash

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