Vos rêves rêvent de vous

Dans la boutique du Musée des idées et des inventions (MIBA), à Barcelone, vous pouvez acheter un bracelet en caoutchouc de couleur sur lequel sont gravés ces mots : « Your dreams dream of you » (vos rêves rêvent de vous). La phrase est belle. Elle est inspirante. Il se trouve qu’elle évoque une vérité profonde sur le processus d’innovation. Dans ce billet, je voudrais l’expliciter.

 

Le constat est le suivant : toute innovation, au moment où elle émerge, parce qu’elle émerge, est portée par la société toute entière. Ce constat est tellement bien documenté qu’il a valeur de théorème. Je l’appelle « le théorème d’ubiquité ». Je l’attribue à Ogburn et Thomas, du nom des deux chercheurs qui ont mis en évidence cette caractéristique de la manière la plus spectaculaire qui soit dans l’histoire des inventions.

Un même désir profond se retrouve d’époque en époque, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, à l’image d’une légende urbaine dont il serait, en quelque sorte, la face solaire.

En 1922, le journal Political Science Quaterly publie dans son volume numéro trente-sept une note intitulée « Are Inventions Inevitable? A note on social evolution » (Les inventions sont-elles inévitables ? Une note sur l’évolution sociale). Cette note est signée par William Fielding Ogburn et Dorothy Thomas.

Dans cet article, les deux chercheurs compilent une liste de cent quarante-huit inventions concomitantes. Le calcul différentiel découvert simultanément par Newton et Leibnitz ; la théorie de la sélection naturelle, par Wallace et Darwin ; l’avion, par Langley et Wright ; le téléphone, par Gray et Bell ; l’oxygène, par Scheele et Priestley ; la théorie moléculaire, par Ampère et Avogadro…

Dans la plupart de ces cas, le schéma sous-jacent est le même. Une question qui aurait pu se poser (et même se résoudre), bien avant s’anime en même temps dans l’esprit d’une poignée d’hommes qui en pressentent tout à coup l’importance. Très souvent, ces hommes sont éparpillés dans le monde. Dans bien des cas, ils ne se parlent pas et même s’ignorent. Tous prennent part à une compétition qui ne dit pas son nom, dont l’histoire ne retiendra, la plupart du temps, qu’un seul vainqueur.

À chaque fois, quelque chose relie mystérieusement ces hommes et ces femmes qui vont s’approcher séparément de découvrir. Cette chose qui les hante de la même manière sans qu’ils le sachent ne leur appartient pas en propre. Elle appartient à une dimension plus grande qu’eux. Elle appartient à la société dans laquelle ils vivent, depuis laquelle ils pensent. Elle appartient à l’échelle macroscopique.

Le « théorème d’ubiquité » peut donc s’écrire ainsi : une idée d’innovation ne vient jamais seule. Elle est isolée, mais elle n’est pas pour autant unique. Toujours, il existe dans le monde plusieurs personnes éloignées qui la formulent au même moment, presque dans les mêmes termes, et ces personnes sont sans rapport.

Il faut le dire autrement pour mesurer toute la valeur de ce constat : s’il ne s’agit que d’un rêve personnel, alors ce n’est pas une innovation.

Comment le comprendre ? Dans le petit traité n°Z4, intitulé Le théâtre des désirs asymétriques*, j’avançais une hypothèse. J’écrivais :

 

Ce théorème suggère l’existence d’un désir qui est secrété par la communauté tout entière. Il suggère peut-être même une autre hypothèse, plus audacieuse à formuler : il existe un imaginaire collectif, c’est-à-dire à la fois macroscopique et délocalisé.

Dans un article qui s’intitule « La créativité raisonnée », qui fut publié en 2008 dans l’ouvrage Le design de nos existences à l’époque de l’innovation ascendante, Céline Verchère et moi-même faisions cette hypothèse. Nous décrivions cet imaginaire délocalisé ainsi :

D’une manière ou d’une autre, certains rêves se retrouvent à l’identique chez un grand nombre d’individus vivant dans la même société. Ils naissent, se propagent et s’amplifient d’une manière collective. Ils représentent une aspiration commune à un grand nombre de personnes qui s’identifient dans l’espoir qu’ils incarnent. Ils indiquent une voie qui semble une issue pour tous. Ils sont soutenus non pas par un seul, mais par l’ensemble. Ils sont le désir profond d’une époque.

Bien sûr, ce désir n’est pas univoque. Il n’est pas limpide, mais flou, mais diffus, mais polysémique. Pour décrire une postulation assez semblable, Gilbert Durand propose l’idée d’un bassin sémantique commun à une époque. Clairement, ce désir s’apparente à un vaste attracteur sémantique, plutôt qu’à un concept unique.

Dans tous les cas, ce désir n’est pas le rêve explicité d’une seule personne que la communauté entière reprendrait à son compte. Il est bien plus certainement la résurgence d’une aspiration humaine essentielle qui s’inscrit dans un contexte historique particulier, et se confronte à une situation technique renouvelée.

Un même désir profond se retrouve d’époque en époque, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, à l’image d’une légende urbaine dont il serait, en quelque sorte, la face solaire.

Tout se passe comme si la société tenait son désir profond enfermé en elle, comme en un vase clos. Ce désir serait une manière de fluide invisible qu’elle amènerait doucement au point de cristallisation. Alors, de même que la présence d’une impureté microscopique ou un infime tremblement suffit à provoquer l’apparition d’un germe de cristal dans un liquide sursaturé, les conditions sont lentement réunies pour que ce désir profond s’incarne, et devienne brusquement tangible, c’est-à-dire visible. Et bientôt ce désir se révèle de multiples façons, comme le vase se couvre d’une myriade de petits cristaux brillants qui vont croître.

 

Au regard de cette analyse, on comprend que l’innovateur est donc bien plus qu’un créatif qui poursuit son ambition personnelle. Il est un prétexte. Il est une impureté qui va permettre au rêve collectif de s’incarner. Son rêve ne lui appartient pas. Il faut le dire autrement pour mesurer toute la valeur de ce constat : s’il ne s’agit que d’un rêve personnel, alors ce n’est pas une innovation.

« Your dreams dream of you » (vos rêves rêvent de vous) signifie : votre rêve ne vous appartient pas. Une chose qui nous dépasse rêve qu’on l’accomplisse. Elle attend son héros. Vous ?

 

Miguel Aubouy

* Vous pouvez le trouver ici.

Crédit photographique : Kunj Parekh (unsplash.com)

 

 

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