Ebauche d’une théorie des idées vivantes 3/3 : et la créativité redevient une faculté universelle

Ce post s’inscrit dans une série de trois publications sur ce que j’appelle l’« ébauche d’une théorie des idées vivantes ». Ce travail n’est pas achevé, mais il est suffisamment élaboré pour qu’il puisse se partager ou faire l’objet de critiques. N’hésitez donc pas. Pour information, ce travail constitue la trame du sixième petit traité sur l’innovation (Z6), en préparation.

Le premier post (disponible à la lecture ici) argumentait que la définition de la créativité qui a cours (la faculté de produire des idées originales) est plombée par des problèmes très sérieux à tous les niveaux : philosophiques comme opérationnels. Dans la deuxième publication (disponible à la lecture ici), nous avons proposé une définition alternative. Dans ce troisième post, nous montrons comment cette définition alternative permet de rétablir le caractère universel de la créativité.

 

Nous avons défini la créativité comme la capacité de produire du vivant en dehors du biologique. Puis nous avons explicité la signification de « vivant » dans trois champs différents : celui de la découverte scientifique, celui de l’invention technique et celui de l’art. A chaque fois, dans cette explicitation, le mot « vivant » était mis pour « ce qui grandit », ou « ce qui évolue » ou encore « ce qui se transforme ». Cela correspond effectivement à notre conception de la vie. Le point essentiel du raisonnement que je vais dérouler est celui-ci : notre conception du vivant n’est pas universelle !

Si l’on ne voit pas la créativité des sociétés traditionnelles, c’est qu’on utilise le mauvais instrument de mesure. Un instrument fait pour mesurer ce qui est vivant dans nos sociétés. Un vivant qui nous ressemble.

1 | Deux types de sociétés suivant leur rapport au temps

On peut distinguer les sociétés suivant le rapport qu’elles entretiennent au temps. D’un côté, les sociétés où le temps dominant est celui de la croissance et de la décroissance. De l’autre, les sociétés où le temps dominant est celui de la répétition et de l’identité. A l’évidence, notre société est du premier type. Mais ce n’est pas le cas de toutes les sociétés. Dans la culture indienne, par exemple, la conception dominante du temps est celui d’un temps cyclique. On peut avancer sans risque que de nombreuses sociétés traditionnelles ont le même rapport au temps.

Ayant avancé cela, il est utile de préciser deux choses :

Premièrement, cette distinction n’est pas absolue. Affirmer qu’il y a une forme de temps dominant dans une culture donnée, ce n’est pas affirmer que cette conception du temps est pure. Il y a beaucoup de gens dans nos sociétés dont le rapport au monde est dominé par le couple de la répétition et de l’identité.

Deuxièmement, cette distinction ne correspond pas à une hiérarchie. Il n’y a pas une conception du temps qui serait supérieure à une autre. En particulier, il n’y a pas d’ordre naturel : l’une ne correspond pas à une évolution de l’autre.

A l’évidence, notre rapport au temps colore l’ensemble de notre rapport au monde. Mais nulle part ailleurs que la conception que nous nous faisons du vivant, cette distinction prend tout son sens. Car cette distinction correspond à deux métaphores différentes.

Dans notre culture, où le temps dominant est celui de la croissance et de la décroissance, la métaphore privilégiée du vivant, c’est l’enfant : est vivant ce qui grandit. Dans la culture indienne, où le temps dominant est celui de la répétition et de l’identité, la métaphore privilégiée du vivant, c’est le souffle : est vivant ce qui respire.

 

2| Et l’on comprend que la même faculté universelle produit ses effets différemment

Nous avons défini la créativité comme la capacité de produire du vivant en dehors du biologique. Dès lors que l’on a distingué les sociétés suivant le type de temps qui est dominant, on a aussi distingué les sociétés suivant la conception qu’elle se font du vivant. On comprend alors que la même faculté universelle produise ses effets différemment.

Il y a d’un côté, les sociétés pour lesquelles « est vivant » ce qui grandit. Ici, la créativité consiste à produire des conceptions nouvelles du monde, des artefacts techniques nouveaux, des objets, des œuvres d’art inouïes : tout ce qui va faire évoluer notre perception du monde.

Il y a de l’autre, les sociétés pour lesquelles « est vivant » ce qui respire. Ici, la créativité consiste à faire en sorte que ce qui existait de toute éternité se répète encore une fois, aujourd’hui, et puis demain, et puis le jour d’après : tout ce qui va faire que notre perception du monde va se reproduire identique à elle-même, jour après jour.

Si l’on ne voit pas la créativité des sociétés traditionnelles, c’est qu’on utilise le mauvais instrument de mesure. Un instrument fait pour mesurer ce qui est vivant dans nos sociétés. Un vivant qui nous ressemble.

Il ne nous a pas échappé que cette distinction nous amène aussi à identifier une forme de créativité négligée dans nos sociétés : celle qui consiste à faire en sorte que tout se passe comme avant, malgré les changements. Nous aurons l’occasion d’en reparler dans un autre post.

Miguel Aubouy.

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s