Et si l’originalité n’était pas le bon critère pour juger de la créativité ? | 2/3 | Une nouvelle définition de la créativité

Ce post s’inscrit dans une série de trois publications sur ce que j’appelle l’« ébauche d’une théorie des idées vivantes ». Ce travail n’est pas achevé, mais il est suffisamment élaboré pour qu’il puisse se partager ou faire l’objet de critiques. N’hésitez donc pas. Pour information, ce travail constitue la trame du sixième petit traité sur l’innovation (Z6), en préparation.

Le premier post (disponible à la lecture ici) argumentait que la définition de la créativité qui a cours (la faculté de produire des idées originales) est plombée par des problèmes très sérieux à tous les niveaux : philosophiques comme opérationnels. Dans cette deuxième publication, nous avançons une proposition de définition alternative, et nous explorons quelques unes de ses conséquences.

 

1 | Définition

Je voudrais définir la créativité comme la capacité de produire du vivant en dehors du biologique. Bien entendu, pour que cette définition ait un sens, il faut être plus explicite de deux manières, au moins.

La première chose qu’il s’agit d’expliciter, c’est : qu’est-ce que cela signifie « du vivant en dehors du biologique » ? Je vais l’illustrer dans trois champs différents : celui de la découverte scientifique, celui de l’invention technique et celui de l’art*.

Premier exemple de ce qu’est le vivant en dehors du biologique : la découverte scientifique. Notre compréhension du monde est un objet vivant : elle évolue à mesure que de nouvelles découvertes sont faites, des modèles sont abandonnés et de nouvelles théories sont élaborées. Mais à l’intérieur même de notre compréhension du monde, chaque théorie est aussi un objet vivant. Prenons le cas de l’atome.

Deux mille cinq cents ans avant nous, les philosophes grecs ont imaginé que l’on ne pourrait couper indéfiniment la matière. Il resterait toujours, ultimement, une particule indivisible : l’atome, ατομοζ, littéralement « insécable », en grec. Lorsque les scientifiques découvrirent, à la fin du XVIIIe siècle, un certain nombre de propriétés de la matière, comme la loi de conservation de Lavoisier ou l’équation d’état des gaz parfaits, ils appelèrent l’entité fondamentale qu’ils devinaient sous-jacente du même nom que cette particule antique.

Depuis, l’atome ne cessa de se transformer dans notre esprit. En 1781, dans la représentation du cristallographe René Just Haüy, c’est un petit volume de matière dense, comme une bille. En 1911, la représentation d’Ernest Rutherford prend le pas, qui suppose un noyau chargé positivement, entouré d’un nuage d’électrons. En 1913, Niels Henrik David Bohr propose une meilleure représentation sous la forme d’un modèle planétaire : les électrons tournent autour du noyau sur des orbites fixes. En 1926, sous l’impulsion d’Erwin Rudolf Josef Alexander Schrödinger, il s’affine encore. C’est désormais un nuage de densité de probabilité de présence. Sans parler des découvertes plus récentes sur la structure du noyau…

La créativité en ce domaine consiste à produire un nouvel élément de compréhension du monde qui fasse encore grandir (en justesse, en précision, en complétude, en cohérence…) la représentation que nous en avons. Elle consiste aussi à élaborer plus avant un élément particulier de notre compréhension, comme pour l’atome.

La créativité désigne la capacité de produire des idées susceptibles d’engendrer une dynamique de réflexion, d’élaboration, de conception, qui va s’incarner à terme dans le réel pour modifier la perception que nous en avons.

Deuxième exemple de ce qu’est le vivant en dehors du biologique : l’invention technique. L’écosystème des artefacts techniques qui nous entourent constituent un objet vivant : il évolue à mesure que de nouvelles invention sont produites et lentement adoptées. Mais à l’intérieur même de cet écosystème, une innovation est un objet vivant : elle évolue à mesure que les utilisateurs s’en emparent et lui donnent progressivement un sens. Prenons le cas de l’invention du phonographe par Thomas Edison.

Dans le numéro deux-cent-soixante-deux du volume cent-vingt-six de la revue North American Review, on trouve un article qui s’intitule « The phonograph and its future » (Le phonographe et son futur). Dans ce texte, qui est daté de mai 1878, Thomas Edison propose une liste d’utilisations possibles pour le phonographe qu’il vient de breveter. Les trois premières utilisations qu’il énonce sont : premièrement, l’enregistrement des correspondances ; deuxièmement, les livres audio, notamment pour les aveugles ; troisièmement, l’apprentissage en général, et celui de l’élocution, en particulier.

En lisant l’article, on comprend que Thomas Edison donne cette liste à titre indicatif car, dans son esprit, les choses sont claires. Le phonographe va remplacer les correspondances écrites.« The main utility of the phonograph, however, being for the purpose of letterwriting and other forms of dictation, the design is made with a view to its utility for that purpose » (La principale application du phonographe, cependant, étant la correspondance écrite et toutes les autres formes de prise de notes, le design a été conçu en vue de remplir ce but).

Il suffit de dicter son message, explique-t-il longuement, de placer l’enregistrement dans un courrier, et votre correspondant recevra le message de la bouche même de celui qui l’a envoyé. Le fait de reconnaître la voix permet d’authentifier l’envoi. L’enregistrement permettra de garder un double de la correspondance. Plus besoin de clerc ou de sténographe qui note et rédige le message, et c’est pour Thomas Edison une garantie du secret de l’échange.

C’est ainsi que le phonographe fut commercialisé pour la première fois en 1887 comme un dictaphone professionnel. Très rapidement, il fallut se rendre à l’évidence, ce produit était un échec commercial.

C’est alors que Thomas Edison se tourna vers la seconde application qui lui paraissait la plus prometteuse : les poupées phonographiques, c’est-à-dire parlantes. On trouve dans la littérature des illustrations de la fabrique de poupées qu’il avait mise en place dans l’un de ses ateliers de Menlo Park, dans l’État du New Jersey, aux États-Unis. On y voit des ingénieurs affairés sur des poupées au dos manquant, au corps rempli de circuiterie mécanique et de clefs. Encore une fois, ce produit fut un échec commercial.

Dans le même temps où Edison tentait laborieusement de vendre des dictaphones et des poupées parlantes, d’autres entrepreneurs créaient des juke-boxes avec son phonographe. Ils équipaient l’appareil d’une fente. On y introduisait une pièce de monnaie et l’objet se mettait à jouer un morceau de musique populaire. Par contraste, cette utilisation connut un succès commercial à la fois immédiat et considérable. Il s’en trouva bientôt dans tous les saloons des États-Unis d’Amérique.

Thomas Edison croyait avoir fait un dictaphone. Il avait inventé le juke-box. Mais cet objet, il ne le voyait pas. Il se refusait même de le voir. À de nombreuses reprises, dès qu’il put, en fait, Thomas Edison protestera publiquement, que c’était dégrader son invention que de l’utiliser à des fins aussi futiles. En vain. Il fallut près de vingt ans à Thomas Edison pour qu’il admette que le principal usage de son appareil était d’enregistrer et de jouer de la musique, encore le fit-il de mauvaise grâce.

La créativité en ce domaine consiste à produire un nouvel artefact qui fasse évoluer (en efficacité, en précision, en simplicité, en valeur …) notre rapport aux objets. Elle consiste aussi en le fait de trouver d’autres utilisations d’un artefact existant, comme les premiers utilisateurs du phonographe l’ont fait.

 

Troisièmement, l’ensemble des créations artistique constitue un objet vivant : il évolue à mesure que les artistes produisent des œuvres. Mais une œuvre d’art elle-même est un objet vivant. L’historien d’art Daniel Arrasse** distingue deux éléments qui font qu’une œuvre évolue entre le moment où l’œuvre est produite et le moment où nous la regardons. D’abord le temps matériel : une œuvre porte la trace du temps écoulé (patine, craquelures, accidents, découpes…). Et puis le temps mental : l’ensemble des regards qui se sont déposés dans l’œuvre, qui en modifient notre perception. Daniel Arrasse évoque notamment, à l’appui de sa démonstration, le cas de la Joconde de Léonard de Vinci.

De nos jours, le tableau la Joconde peint par Léonard de Vinci est universellement perçu comme mystérieux. La question spontanée des spectateurs est toujours la même : Que cache son étrange sourire ? Or La Joconde n’a pas toujours été considérée comme un tableau mystérieux. Et cette question est de fabrication récente. Daniel Arrasse nous raconte que La Joconde est devenu une œuvre mystérieuse au début XIXe siècle, à la faveur d’une erreur d’attribution d’un autre tableau, représentant une tête de Méduse. Parce que cet autre tableau a été faussement attribué à Léonard de Vinci, et parce qu’il a été un temps considéré comme le revers de la Joconde, il a rendu la Joconde mystérieuse. Derrière le sourire de Mona Lisa, il y avait un monstre ! Pourquoi ? Comment ? Toutes ces questions sont nées de l’erreur d’attribution. Si cette erreur a été corrigée depuis, le mystère persiste, un mystère qui n’existait pas pendant les trois cent premières années de l’œuvre.

La créativité en ce domaine consiste à produire une nouvelle oeuvre qui fasse grandir (en richesse, en quantité, en subtilité …) le domaine de l’art. Elle consiste aussi à produire une nouvelle interprétation d’une oeuvre existante, en sorte que cette oeuvre évolue en notre esprit.

L’idée « vivante », c’est donc le nom que je donne à cette sorte très particulière d’idée qui va grandir spontanément en nous.

La deuxième chose qu’il s’agit d’expliciter, c’est : qu’est ce que cela signifie « produire du vivant » ?

Nous l’avons vu, le vivant dont nous parlons s’inscrit dans le monde réel : une théorie s’incarne dans un article (ou un livre ou une séminaire), une invention s’incarne dans une machine (ou un service ou un logiciel…), une œuvre s’incarne dans un tableau (ou une sculpture…). Mais il commence toujours dans notre esprit, sous la forme d’une idée. C’est pourquoi « produire du vivant » signifie d’abord produire une sorte d’idée très particulière que j’appelle des idées « vivantes ». Cette « idée vivante » représente la forme embryonnaire (et donc silencieuse, cachée) de ce que nous appelons « le vivant en dehors du biologique ».

Une idée « vivante » est d’abord une idée rémanente, c’est-à-dire une idée dont on se souvient plusieurs jours après qu’on l’a entendue. Elle s’accroche à nos pensées. Elle revient sans prévenir. Elle ne disparaît pas facilement. De part cette capacité qu’elle a de persister en notre esprit, une idée rémanente va se transformer. A mesure qu’on pense à elle, parce qu’on y pense, on pense à elle différemment. On la déplace. On la décline. On la rhabille. Dès lors, cette idée va évoluer. Elle va se déployer de multiples manières. Elle va se métamorphoser. Elle va étendre son empire sur notre esprit. L’idée « vivante », c’est donc le nom que je donne à cette sorte très particulière d’idée qui va grandir spontanément en nous.

Au final, de mon point de vue, la créativité désigne la capacité de produire des idées susceptibles d’engendrer une dynamique de réflexion, d’élaboration, de conception, qui va s’incarner à terme dans le réel pour modifier la perception que nous en avons. Bien sûr, il peut arriver qu’une « idée vivante » ne s’incarne pas dans le réel. Il y a mille raisons (bonnes ou mauvaises) pour lesquelles une dynamique de réflexion n’aboutit pas. Mais cela ne change rien à la valeur créative de ce qui a été pensé.

A mesure qu’on pense à elle, parce qu’on y pense, on pense à elle différemment.

2 | Conséquences

En quoi cette nouvelle définition de la créativité permettrait-elle de résoudre les problèmes que posent la définition classique de la créativité (en termes d’originalité) ? Dans le post précédent, j’ai mentionné quatre problèmes (vous pouvez les lire ici). Passons-les en revue :

Est-ce que le concept d’idée vivante colle mieux à la représentation que nous nous faisons spontanément de la créativité ? La réponse est positive. On peut le voir immédiatement sur l’idée du téléphone liquide. Ca reste une idée originale, mais ce n’est pas une « idée vivante » : elle n’engendre pas une dynamique de réflexion en l’esprit.

Est-ce que le concept d’idée vivante permet d’évaluer un travail créatif ? Ici encore, la réponse est positive. On peut mesurer la valeur du travail créatif très simplement : il suffit d’attendre ! Une idée vivante est d’abord une idée rémanente. Les idées dont on se souvient quelques jours après le travail créatif sont vivantes. Celle que l’on a oublié ne le sont pas. Au delà de la créativité, le critère dynamique qui est introduit par cette définition rejoint le critère que Bruno Latour appelle le « delta d’apprentissage »***, qui est parmi les concepts plus fondamentaux de l’innovation.

Est-ce la dimension temporelle se retrouve dans cette définition ? A l’évidence, oui !

Enfin, il y a le problème philosophique : est-ce que la nouvelle définition permet de réconcilier l’universalité du concept de créativité avec l’hétérogénéité de la production de nouveauté dans le monde ? La réponse est positive. Mais la réponse est longue ! Ce sera l’objet du post n°3.

A suivre, donc !

Miguel Aubouy.

 

* Je renvoie ceux qui seraient intéressés par lire d’autres exemples à mon livre « Le syndrome de Vasco de Gama », que vous pouvez vous procurer en cliquant ici.

** Daniel Arrasse in « Heurts et malheurs de l’anachronisme », n°16, Entretiens à France Culture (2003).

*** Bruno Latour in « L’impossible métier de l’innovation », l’Encyclopédie de l’innovation (2003).

Une réflexion sur “Et si l’originalité n’était pas le bon critère pour juger de la créativité ? | 2/3 | Une nouvelle définition de la créativité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s