Et si l’originalité n’était pas le bon critère pour juger de la créativité ? | 1/3 | Les problèmes

Ce post inaugure une série de trois textes sur ce que j’appelle « l’ébauche d’une théorie des idées vivantes ». Ce travail n’est pas achevé, mais il est suffisamment élaboré pour qu’il puisse se partager ou faire l’objet de critiques. N’hésitez donc pas. Pour information, ce travail constitue la trame du sixième petit traité sur l’innovation (Z6), en préparation.

 

Commençons par distinguer invention et innovation. La différence est une question d’échelle. L’invention est microscopique : elle est le fait d’un individu ou d’un petit groupe d’individus (une équipe, un laboratoire, les fondateurs d’une start-up…). L’innovation est macroscopique : elle concerne la communauté toute entière (une société, un pays…). Une innovation est donc une invention qui a diffusé à l’échelle de la société toute entière. Cela étant, on aurait tort de penser l’invention uniquement au niveau microscopique. Ce qui fait qu’une invention va pouvoir devenir une innovation n’appartient pas au niveau microscopique. Le passage à l’échelle se joue pendant la fabrique de l’invention. Il faut entrer dans le processus d’invention pour le comprendre.

Le processus d’invention fait intervenir trois choses de nature très différentes : une observation, une idée, un objet. La séquence est ordonnée dans la vaste majorité des cas : d’abord l’observation, ensuite l’idée, enfin l’objet (les connaisseurs reconnaîtront le schéma du design thinking dans sa version la plus élémentaire). Mais ce ne sont pas n’importe quelle observation, n’importe quelle idée et n’importe quel objet qui vont conduire à de l’innovation. Il faut, pour que le passage à l’échelle puisse se faire au bout du compte, que ces trois choses contiennent comme un fragment de macroscopique en eux. Il faut que la dimension macroscopique soit « built in » dans l’invention.

  • Prenons le cas de l’observation. Avec n’importe quelle observation vous aurez peut-être une invention, mais pour obtenir une innovation, il faut que cette observation ait des attributs bien particuliers. Dans mon vocabulaire, il faut que ce soit une « observation clef »*. Un des attributs de l’observation clef, c’est d’être un détail : une chose sans valeur, sans intérêt, sans signification immédiatement partageable. Or, ce qui détermine la valeur de toute chose, c’est la culture, qui est une émanation de la communauté. Dire d’une observation clef qu’elle est un détail, c’est donc affirmer, en creux, qu’elle est liée à la dimension macroscopique par une relation de mépris.
  • Il en va de même avec l’idée. Pour prétendre à devenir une innovation, l’idée au cœur du processus d’invention doit posséder certains attributs. Dans mon vocabulaire, il faut que ce soit une « idée clef »*. Un des attributs de l’idée clef, c’est qu’elle est ubiquiste : elle apparaît simultanément en plusieurs endroits portée par des hommes et des femmes qui s’ignorent. Dire que l’idée clef est ubiquiste, c’est affirmer ici encore, qu’elle est portée par la communauté toute entière (quand bien même elle ne le saurait pas ou pas encore). C’est un fragment macroscopique qui s’inscrit dans le processus microscopique.
  • Enfin, il en va de même avec l’objet qui termine le processus d’invention. Pour réussir à devenir une innovation, celui-ci doit posséder certains attributs. Il faut qu’il soit ce que j’appelle un « objet clef »*. Un des attributs de l’objet clef, c’est qu’il est domestiqué : il s’inscrit dans l’histoire de la communauté où il va diffuser. On le comprend facilement au niveau technique : une machine, aussi innovante soit-elle, doit pouvoir se brancher sur le réseau électrique. Mais cette machine doit en plus réussir à s’introduire dans l’écosystème des humains qui vont l’utiliser, avec leurs manières de faire, leurs habitudes, leurs références… Cela implique une certaine dose de camouflage (le terme spécifique c’est « hybridation »), comme l’ont montré les sociologues des usages.

 

Et l’on voit donc, avec ces trois exemples, comment le niveau macroscopique intervient dans la trame même du processus microscopique. Bien sûr, la présence de ces « fragments » de macroscopique « built in » ne garantit pas que l’invention va devenir une innovation, car le passage a l’échelle macroscopique dépend de multiples facteurs dont certains sont très conjoncturels. En revanche l’absence d’un ces « fragments » condamne pratiquement l’invention à ne rester qu’une invention : une chose peut-être singulière, sans doute remarquable, mais qui n’intéressera qu’une poignée de gens.

Et la créativité dans tout cela ?

Il y a un consensus dans la communauté académique pour affirmer deux choses. Premièrement, la créativité est une propriété microscopique. Il n’y a de créativité que celle d’un individu ou d’un petit groupe. Elle se place donc au niveau du processus d’invention. Deuxièmement, à l’intérieur de ce processus, la créativité désigne la capacité de produire un type très particulier d’idées. Elle se place donc dans la deuxième étape.

Quel type d’idées précisément ? C’est sur ce sujet, mon travail se distingue de la vaste majorité des contributions que j’ai lues. Et c’est donc là où ça devient intéressant.

L’opinion dominante affirme qu’il s’agit d’idées originales : bizarres, singulières, étranges. Autrement dit, la créativité est définie comme la capacité de produire des idées « à nulle autre pareil ». Je vois quatre problèmes à cette définition :

  1. Un problème intellectuel : l’originalité est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour la créativité. Un téléphone liquide est une idée originale. Ce n’est pas créatif pour autant ! On pourrait multiplier les exemples : cet attribut n’est pas distinctif selon moi.
  2. Un problème opérationnel : il n’existe aucune manière de quantifier l’originalité. Conséquemment, il n’existe aucune manière de valider un travail créatif ainsi définit. On le voit très rapidement si l’on essaie (ne le faites pas, c’est une erreur !) de classer une production d’idées suivant le critère d’originalité : autant de classements que de personnes, à peu de choses près. C’est même probablement pis que cela. Piaget avait cette phrase : « Si j’avais une idée vraiment originale, je serais incapable de le savoir ». Effectivement, une idée originale propose toujours une rupture par rapport au paradigme dominant. Plus cette rupture est marquée, moins nous sommes capables de savoir ce dont il s’agit, si bien qu’à la fin, nous hésitons à distinguer le « n’importe quoi » du « très original ». Nous ne savons tout simplement pas le faire.
  3. Un problème perceptuel : il manque la dimension temporelle. L’attribut d’originalité est statique. Ce qui est original aujourd’hui le sera demain, et sans doute aussi après demain. Cet attribut n’implique aucune variation subséquente de la valeur de l’idée. Cela contraste avec le vécu d’une séance de production d’idées. Avec un peu d’expérience, tous les professionnels des séances d’idéation sont capables de reconnaître les idées créatives au milieu du fatras d’une production d’idées. Cette habileté est empirique, mais très intéressante à observer. En particulier, on trouve une constante dans la manière dont ces professionnels parlent des idées créatives : elles possèdent une « valeur de mouvement » pour reprendre la belle expression de Marc Raison. Elles comme « s’agitent » en notre esprit. Elles comme « possèdent leur propre valeur de déploiement ». Cette dimension temporelle est absente de l’attribut d’originalité.
  4. Enfin, il y a un problème philosophique : si l’on accepte cette définition, on est bien obligé de conclure que la créativité n’est pas une faculté universelle. Le contraste est en effet saisissant entre l’abondance d’originalité qui est générée par les sociétés occidentales (artefacts, méthodes, services, nouvelles compréhensions du monde…), et, au contraire, son extrême rareté dans les sociétés plus traditionnelles, amérindiennes, par exemple. Soit la créativité est une faculté humaine universelle, à l’égal de la raison ou de l’imagination, et alors il faudrait une définition qui inclue l’ensemble de l’humanité dans son champ. Soit l’on garde une définition de la créativité qui ne concerne qu’une fraction des hommes, et alors il faudrait renoncer à cette idée que ce serait une faculté universelle. Pour ma part, je ne m’y résous pas.

Dans le prochain post, nous verrons comment le concept « d’idée vivante » permet de proposer une nouvelle manière de définir la créativité. Puis, nous verrons comment articuler les concepts d’idée vivante et d’idée clef.

Miguel Aubouy

* Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur cette notion, je les renvoie à mon dernier livre : Le chasseur, le mage et le cultivateur ou les trois épreuves de l’innovation », que vous trouverez ici.

 

Une réflexion sur “Et si l’originalité n’était pas le bon critère pour juger de la créativité ? | 1/3 | Les problèmes

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