Muhammad Yunus : une illustration du « modèle des trois épreuves » en innovation sociale

Parmi ceux qui ont lu mon livre Le chasseur, le mage et le cultivateur …, certains reviennent vers moi avec deux questions : le « modèle des trois épreuves »* pour le processus d’innovation vaut-il aussi pour l’innovation sociale ? Est-ce qu’il y a une observation clef dans ce cas ? La réponse est affirmative (pour les deux questions). Et pour les convaincre, je leur raconte l’histoire de Muhammad Yunus inventant le micro-crédit. Il se trouve que j’ai rédigé cette histoire, et c’est ce texte que je voudrais partager aujourd’hui.

Dans son livre Bankers to the poors (le banquier des pauvres), Muhammad Yunus raconte la naissance du micro-crédit à Hathazari, au Bangladesh, en 1974. Cette année-là, Muhammad Yunus a trente quatre ans. Il a obtenu un doctorat d’économie aux Etats-Unis. Il enseigne à l’université de Chittagong, sur le Golfe du Bengale, dans le Sud-Est du pays. Il est marié. Il n’a pas d’enfant. La vie lui sourit, dirait-on. Mais la vie, parfois, prend les traits d’un désastre collectif.

Entre mars et décembre 1974, une famine épouvantable s’abat sur le Bangladesh. Les récoltes sont détruites par des inondations à l’échelle du pays tout entier. Muhammad Yunus raconte : « Les gens affamés étaient partout. Souvent, ils se tenaient assis sans bouger, si bien que nous n’étions pas certain qu’ils fussent encore en vie. Ils se ressemblaient tous : les hommes, les femmes, les petits. Les vieillards semblaient des enfants, et les enfants, des vieillards. »

Le gouvernement estima officiellement vingt-sept mille morts. On trouve dans la littérature sur cet évènement des chiffres bien plus élevés. Jusqu’à un million et demi de morts.

Face à une telle détresse, les grandes théories économiques issues du monde académique semblent brusquement vaines à Muhammad Yunus. Qu’apportent-t-elles aux villages environnants ? Rien. Que permettent-elles de faire pour soulager la souffrance de ses concitoyens ? Pas grand-chose. C’est ainsi qu’il commence à s’intéresser au fonctionnement réel de l’économie de Jobra, un petit village voisin. Ce faisant, Muhammad Yunus formule deux observations clefs.

D’abord, il mesure précisément les besoins des pauvres gens. Il constate ce chiffre étonnant : avec vingt-sept dollars seulement, il serait capable d’aider quarante-deux familles à sortir de la pauvreté. Puis Muhammad Yunus observe le fonctionnement de ces familles. Il en vient à noter une chose que personne ne semble avoir remarqué avant lui. Une chose tellement inouïe qu’elle semble absurde : les pauvres sont doués ! Ils sont infiniment doués pour survivre. Et son corollaire immédiat : on n’a rien à leur apprendre. Il n’est pas nécessaire de les former à utiliser l’argent qu’on leur prête.

A cet instant de son processus d’innovation, Muhammad Yunus a franchit la première épreuve. Il a trouvé l’observation clef. Mais il est encore loin d’avoir formulé l’idée clef.

Sa première idée est de convaincre les banquiers de prêter de l’argent à ces familles pauvres, suivant les modalités habituelles. C’est un échec. Sa deuxième idée consiste à se porter garant des prêts bancaires classiques. Ce n’est pas une solution viable. C’est en 1977 seulement qu’il formule l’idée clef : créer une banque qui ne prêterait qu’aux gens pauvres des toutes petites sommes, à des conditions très favorables. Il l’appellera la Grameen Bank.

Enfin, en 1983, Muhammad Yunus réalise l’objet clef de son processus : une banque totalement indépendante.

En 2006, la Grameen Bank aura prêté près de 6 milliards de dollars à environ 7 millions de personnes, avec un taux de remboursement de 99%. Le 10 décembre de cette année-là, elle recevra le prix Nobel de la paix, conjointement avec Muhammad Yunus.

Miguel Aubouy

* Le « modèle des trois épreuves » décrit le processus d’innovation comme une succession de trois étapes. Pour réussir à innover, il faut de trouver une chose très précise, qui est différente à chaque étape. Les trois épreuves sont dans l’ordre : une épreuve d’observation, une épreuve d’imagination, une épreuve de réalisation. Les trois clefs qu’il s’agit de trouver sont : une observation clef, une idée clef et un objet clef. Le liseur qui voudrait en savoir plus pourra trouver le livre ici.

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