Pour en finir avec l’innovation « à la papa » | 2/3 | Devenez superficiel !

Ce billet poursuit la série de trois publications sur ce que j’appelle l’innovation « à la papa » : une manière de concevoir l’innovation qui est obsolète et pourtant persiste dans l’imaginaire des organisations et des cadres qui les dirigent. C’est une forme d’innovation qu’il s’agit de dépasser très vite, selon moi, pour accéder enfin à une véritable économie de l’innovation.

Mon premier billet était consacré au rôle de l’idée dans le processus d’innovation. Vous le trouverez ici. Le deuxième est consacré à la question de l’expertise.

Car l’innovation « à la papa », c’est aussi celle qui considère l’expertise au fondement de la valeur intellectuelle. Celle qui favorise la présence de professionnels aguerris dans un seul mode de pensée. Celle qui recrute les meilleurs élèves : formés dans les écoles les plus sélectives, issus des filières les plus étroites. Ce faisant, l’innovation « à la papa » plaque une logique de production sur une problématique d’innovation. Elle travaille avec des « êtres de la profondeur », alors qu’il faudrait des « êtres de la surface ».

Dans le débat sur la valeur respective de la surface et de la profondeur, il semble que nos sociétés aient tranché, et ce depuis longtemps : seule la profondeur importe. Etre superficiel est un défaut. Majeur. Rédhibitoire. Une faute, presque. Ce débat, pourtant, mérite mieux que la simplification hâtive à laquelle nos professeurs nous ont habitués, pour justifier leur anathème.

Il se trouve que les physiciens ont donné, si ce n’est un sens, du moins une valeur à la surface des choses. Et cette valeur éclaire le débat précédent d’une toute autre lumière. En effet, depuis la fin du XIXe siècle, la surface d’un liquide n’est pas seulement la frontière formelle de l’espace qu’il occupe, elle est le lieu où se révèlent les forces qui le structurent. La minuscule façon qu’a la densité de matière de s’évanouir à l’endroit où le liquide touche l’air, nous offre comme une représentation en miniature de ce qui se joue dans sa profondeur. Il en va de la surface comme de toute perturbation : le caractère d’un monde se révèle dans la manière qu’il a de prendre toute la place, ou lentement s’effacer. La frontière est un lieu en soi, riche, fascinant, complexe.

Les « êtres de la frontière » sont les truchements (3), c’est-à-dire les intermédiaires. Ils ont le goût d’aller au bord des choses. Ils ont développé une sensibilité très particulière qui leur permet de se fondre dans n’importe quelle communauté, d’en comprendre les codes, les mœurs, les coutumes, les ressorts secrets. Puis de s’en faire aimer.

Cette idée se retrouve aussi en innovation, où elle acquiert une importance considérable.

J’ai eu de nombreuses occasions de l’écrire (1)(2) : le processus d’innovation est constitué de trois étapes que j’appelle des épreuves. Elles sont, dans l’ordre : une épreuve d’observation, une épreuve d’imagination, une épreuve de ténacité. Je les intitule, respectivement : l’épreuve du chasseur, l’épreuve du mage, et l’épreuve du cultivateur.

Ces trois épreuves sont de nature différente. Elles se succèdent. Tant que l’on n’a pas réussi la première épreuve, il est vain de se lancer dans la deuxième, on errera sans trouver le repos. De même, c’est une perte de temps, d’énergie et de moyens que d’aborder la troisième difficulté si l’on n’a pas auparavant triomphé des deux premières épreuves. Il faut imaginer un jeu où l’on doit ramasser trois clefs pour ouvrir trois portes successives, chacune donnant accès à un niveau supérieur. C’est seulement à l’extrémité du troisième niveau, après qu’on a parcouru les deux autres et que l’on a franchi le seuil de la dernière porte, que l’innovation se produit.

En distinguant trois étapes de nature différente, cette analyse n’a pas seulement mis en lumière la nécessité d’un jeu de facultés fondamentalement différentes pour réussir. Elle a aussi mis en évidence la présence de frontières au cœur du processus. Ces frontières sont les différents points de passage : entre l’épreuve du chasseur et l’épreuve du mage ; entre l’épreuve du mage et l’épreuve du cultivateur. Il faudrait sans doute ajouter la fin de l’épreuve du cultivateur comme une frontière supplémentaire. C’est le passage de l’objet clef au produit commercial.

Parce qu’elles distinguent des épreuves de natures différentes, ces frontières séparent aussi des mondes. Dans nos sociétés, ils s’incarnent en des communautés de métiers différents, avec leurs vocabulaires, leurs outils, leurs usages, leurs histoires… Dès lors, ces frontières sont bien plus que des lignes imaginaires que l’innovateur franchirait sans même le savoir. Ce sont de véritables points de bascule.

Ces points de bascule sont toujours des moments de décision. À cet instant, l’espace des possibles se restreint d’une manière considérable. L’irréversible s’invite dans le processus. Dans le cas d’une équipe d’innovation, cependant, ces points de bascule ont trois caractéristiques supplémentaires. Ce sont des moments de négociation. Ce sont des moments de transition. Enfin, ce sont des moments de relais entre les différentes parties prenantes.

Dans le cas d’un projet d’innovation collectif aussi, la frontière est un lieu en soi. Ce lieu, bien sûr, demande qu’on l’habite.

De par sa nature séquencée, le processus d’innovation distingue donc deux catégories d’intervenants : ceux de la profondeur, et ceux de la frontière.

Les « êtres de la profondeur » sont les experts. Par exemple, les ingénieurs, les sociologues, les gens du marketing, et cætera. Ce sont des personnages qui s’enfoncent volontiers dans l’étendue des choses. Ils ont une connaissance très vaste, très fine, très profonde, de leur domaine. Ils parlent une seule langue qu’ils maîtrisent parfaitement, celle de leur expertise. Ils aiment à se rappeler qui ils sont, car cette question les hante.

Les « êtres de la frontière » sont les truchements (3), c’est-à-dire les intermédiaires. Ils ont le goût d’aller au bord des choses. Ils ont développé une sensibilité très particulière qui leur permet de se fondre dans n’importe quelle communauté, d’en comprendre les codes, les mœurs, les coutumes, les ressorts secrets. Puis de s’en faire aimer. Ce qu’ils sont, ils ne le savent pas eux-mêmes, et ça n’a aucune importance.

De par cette intelligence de l’interaction humaine qu’ils ont développée, les truchements ont une compréhension intuitive de plusieurs métiers. Bien sûr, leur accent est impur et ils font des erreurs, mais ils parlent plusieurs langues. Ce sont des pontonniers. Ils font le lien entre les mondes.

Dans le cas d’un projet d’innovation collectif, la frontière est un lieu en soi. Ce lieu, bien sûr, demande qu’on l’habite.

Tim Brown, le directeur de l’agence d’innovation Ideo, les appelle des « êtres en forme de T » (T-shaped people). Les truchements sont effectivement des croisements, à l’image de la lettre « T ». Ils incarnent un point de rencontre pour des communautés qui ne se parlent pas d’ordinaire.

Au sein de l’école de Montréal en innovation, on parle plus volontiers de « middle ground ». Ce sont des figures ou des organisations qui font le lien entre des mondes qui s’ignorent : « l’upperground » et « l’underground ». Mais nous parlons fondamentalement de la même chose.

Dans tous les cas, ces truchements sont des personnages multidisciplinaires. Les anglais ont un autre mot, que je préfère : « multitalented » (littéralement : « multitalentueux »). Car, effectivement, ce sont des personnages aux talents multiples.

Dans le processus d’innovation, les truchements ont le rôle de passeurs. Ils vivent naturellement aux frontières des épreuves. Ils organisent les échanges entre les experts. On croirait qu’ils ne font que transmettre ce qu’on leur a donné, et l’on se tromperait. Leur rôle est plus important. Car les truchements sont les gardiens du fil de l’innovation tout au long des trois épreuves. Ils donnent un sens collectif au travail individuel. Ils permettent à la matière accumulée de ne pas se perdre.

La production est une activité sans frontières intellectuelles marquées. Elle mobilise une seule communauté de pensée, qui peut être différente suivant le produit particulier qui est fabriqué. C’est pourquoi l’économie de la production était une économie d’experts. C’est aussi pourquoi les cursus de formation sont tellement étanches. Ce sont les « êtres de la profondeur » qui ont dominé les entreprises pendant tout le XXe siècle. Ils ont fabriqué l’école à leur image. Ils rechignent profondément à la multidisciplinarité car elle est, à leurs yeux, un signe de superficialité.

Avec l’avènement de l’économie de l’innovation, on peut s’attendre à un renversement de situation. La prééminence va aller aux « êtres de la surface ». Le mépris dont ils font l’objet s’atténuera. On va comprendre que vivre au bord des choses, ce n’est pas un défaut. C’est aimer d’un cœur égal les certitudes et le mystère.

« Ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau », écrivait Paul Valery.

Miguel Aubouy

(1) « Le chasseur le mage et le cultivateur, ou les trois épreuves de l’innovation », petit traité sur l »innovation n°Z5.1, aux éditions Nullius in verba. Vous trouverez ce livre ici.

(2) « Innover par les usages », ouvrage collectif, aux éditions d’innovation. Vous trouverez ce livre ici.

(3) Le mot « truchement » dérive du vieux français « drogman », qui est issu de l’arabe « turǧumān ». Il désignait, au XIIe siècle, ces auxiliaires des Européens qui avaient pour rôle de traduire la langue vernaculaire en la langue des explorateurs.

 

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