Pour en finir avec l’innovation « à la papa » : 1/3 Mangez un idéateur !

Ce billet inaugure une série de trois publications sur ce que j’appelle l’innovation « à la papa » : une manière de concevoir l’innovation qui est obsolète et pourtant persiste dans l’imaginaire des organisations et des cadres qui les dirigent. C’est une forme d’innovation qu’il s’agit de dépasser très vite, selon moi, pour accéder enfin à une véritable économie de l’innovation.

L’innovation « à la papa », c’est d’abord celle qui considère que l’idée est la chose la plus importante processus d’innovation. C’est l’innovation qui valorise le « brainstorming ». Celle qui invente la « théorie C-K ». Celle encore qui se dévoue à l’idéation.

« Les gens de l’abstraction », seuls, sont impuissants dans l’économie de l’innovation. Ils peuvent vouloir changer leur vie, une entreprise, le monde, qui sait, ils brassent des idées flottantes qu’ils n’arrivent ni à choisir ni à réaliser.

En Occident, nous vivons dans des sociétés qui sont dominées par « les gens de l’abstraction ». L’idée jouit d’un statut et d’un prestige considérable. Il suffit d’observer la hiérarchie des diplômes. La théorie l’emporte sur les travaux pratiques. La conception, sur le labeur. Invariablement, la majesté professionnelle revient à l’activité la plus intellectuelle. Notre perception de l’innovation n’échappe pas à ce biais. Elle valorise l’imagination à l’excès. Les idéateurs sont rois.

Or, lorsqu’on se penche sur l’histoire des innovateurs, on découvre deux choses inouïes (du moins pour « les gens de l’abstraction »).

Première chose inouïe : le processus d’innovation ne commence jamais par une idée. Il commence toujours par une observation. Cette observation est la mise en évidence d’un détail. Ce détail est une chose minuscule que les gens ignorent, en général, et méprisent, le plus souvent.

Comment Flemming découvre-t-il la pénicilline ? Il ramasse une boîte de Pétri qu’il a laissé trainer sur sa paillasse pendant les vacances. Au moment de la jeter, il remarque que celle-ci n’a pas été entièrement souillée. Il demeure une zone circulaire qui est intacte. Cette zone est minuscule, mais elle est intrigante : qu’y a-t-il là qui a empêché les bactéries présentes dans l’air de se développer ? Telle est la question qui va guider Alexander Flemming dans sa quête du premier antibiotique (1). Mais cette question procède d’une observation ! Elle ne procède pas d’une idée.

Comment James Dyson invente-il l’aspirateur sans sac ? Tout commence par une scène banale : James Dyson passe l’aspirateur dans son salon (2). Ce faisant, il remarque que l’aspirateur, qu’il vient pourtant d’acheter, a perdu une grande partie de son aspiration. Ici encore, ce n’est pas une idée : c’est une observation !

Comment IKEA est-elle devenu la première entreprise du monde dans le secteur de l’ameublement ? En proposant des produits emballés sous la forme de cartons plats, facilement empilables dans une voiture. Mais cette idée procède ici encore d’une observation : au tout début, un employé s’est étonné d’un client qui sciait les pieds de la table qu’il venait d’acheter afin qu’elle rentre dans sa voiture (3).

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. L’observation est première ! « 0-1 » pour les idéateurs.

L’aspect proprement imaginatif n’est qu’un moment parmi d’autres. On ne peut pas innover si l’on n’est que créatif.

Deuxième chose inouïe : le processus d’innovation ne culmine pas avec l’idée. Car après l’idée, vient la réalisation. Cette étape est laborieuse. Elle est longue. Elle est éprouvante. Mais cette étape permet de savoir à quoi l’on a affaire. Car, on ne le redira jamais assez : l’idée est une propriété émergente du processus d’innovation. Elle n’existe pas en dehors du processus qui permet qu’elle s’incarne. Avant que ne débute la réalisation, l’idée n’est que l’ombre d’elle-même.

L’étape de réalisation pour la théorie de l’évolution a duré vingt ans. C’est le temps qu’il a fallu à Charles Darwin pour accumuler les preuves de ce qu’il voulait avancer à partir de l’étude des mille cinq cent vingt-neuf spécimens qu’il avait collectés lors de son voyage autour du monde.

Thomas Edison a fait travailler quatorze personnes pendant deux ans pour trouver la seule matière d’un filament suffisamment robuste pour que l’ampoule électrique devienne une réalité commerciale. On raconte que son équipe a testé près de six mille substances végétales provenant des quatre coins du monde.

La phase de gestation pour l’invention de l’aspirateur sans sac a duré quinze ans, pendant lesquelles James Dyson a fabriqué cinq mille cent vingt-sept prototypes successifs. Dans un article publié sur le site Internet Wired, intitulé In praise of failure (en hommage à l’échec), il précisait : « Au moment où j’atteignais mon 15e prototype, mon troisième enfant naissait. Au 2627e prototype, ma femme et moi comptions notre argent. Au 3727e, ma femme donnait des leçons d’art pour que nous ayons un peu d’argent supplémentaire. C’étaient des temps difficiles, mais chaque échec m’amenait plus près de résoudre le problème. Ce n’est pas le dernier prototype qui a donné tout son sens à mon travail. C’est le processus qui portait le fruit. Je n’ai fait que m’y atteler. »

Non seulement le processus d’innovation ne commence pas avec l’idée, mais il ne culmine pas avec elle. « 0-2 » pour les idéateurs.

Avant que ne débute la réalisation, l’idée n’est que l’ombre d’elle-même.

En conclusion, l’idée n’est rien sans l’observation qui soulève la question clef. Rien non plus sans le labeur nécessaire pour produire l’objet. Depuis la préhistoire de l’idée, jusqu’à son incarnation dans l’écosystème des artefacts qui nous entourent, chacune des étapes est nécessaire. L’aspect proprement imaginatif n’est qu’un moment parmi d’autres. On ne peut pas innover si l’on n’est que créatif.

« Les gens de l’abstraction », seuls, sont impuissants dans l’économie de l’innovation. Ils peuvent vouloir changer leur vie, une entreprise, le monde, qui sait, ils brassent des idées flottantes qu’ils n’arrivent ni à choisir ni à réaliser. Ils jouent avec leur imaginaire, et ils ne font que cela. Ils ont beau dominer, ils n’innovent pas.

C’est pourquoi, si vous souhaitez innovez, manger un idéateur ! Ce sera du temps gagné pour vous poser la bonne question.

J’ai parlé de deux choses inouïes, et ce n’est pas tout à fait la vérité. On trouve maintenant des méthodes qui envisagent l’innovation dans la totalité de sa complexité : le design thinking, le business model canvas. Bientôt l’approche Stormfool (c). Mais nous en reparlerons dans un prochain billet.

Miguel Aubouy

(1) Pour plus de détails, je vous recommande son discours de réception du prix Nobel de médecine (en 1945) : ici. Ceux qui ne liraient pas bien l’anglais peuvent retrouver cette histoire dans mon livre « Des hommes couverts de nuages » : ici.

(2) Pour plus de détails, lisez « Against the odds », l’autobiographie de James Dyson (« Dans la cour des grands », en français).

(3) Je tiens cet exemple de Henri Mintzberg, lors de la conférence qu’il a donnée le 22 juin 2016, dans l’amphithéâtre de l’école HEC-Montréal.

2 réflexions sur “Pour en finir avec l’innovation « à la papa » : 1/3 Mangez un idéateur !

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