Coup de gueule : Philippe Silberzahn ou le drame de l’analyste

Philippe Silberzahn est un pédagogue brillant et un expert reconnu de son domaine : l’innovation de rupture. J’ai énormément apprécié son Mooc sur l’effectuation, et j’aime lire son blog depuis le début. Respect, donc. Cela dit, le respect n’empêche pas le désaccord, même profond. Parfois, je passe mon chemin. D’autre fois, je commente. Plus rarement, comme aujourd’hui, je l’écris dans mon propre blog.

Son billet daté du 05 septembre s’intitule Le vrai danger du « consommer local ». Dans ce texte, il entreprend de nous expliquer le danger de consommer local. Sa démonstration  tient en deux arguments.

Premier argument : « A l’extrême, chaque ville a son producteur de pommes, solidement soutenu localement, mais minuscule et incapable de grandir car les autres marchés « locaux » leur sont fermés. Au lieu d’avoir quelques gros producteurs économiquement efficaces, ce qui permet d’abaisser le prix des pommes pour le consommateur final, on se retrouve avec une myriade de tout petits producteurs, dont beaucoup ne sont pas viables tout simplement parce qu’ils n’ont pas la taille critique nécessaire, sauf s’ils augmentent leurs prix. L’augmentation des prix, qui est un moyen de sous-traiter la conséquence de son inefficacité, pénalise bien-sûr le consommateur. Celui-ci risque alors de diminuer sa consommation de pomme en se tournant vers d’autres fruits. »

Deuxième argument : la préférence locale remet en cause les bienfaits de la division du travail, écrit-il. « En gros, l’échange est créateur de valeur parce qu’il est plus efficace pour chacun de se spécialiser dans ce qu’il sait faire. Par exemple, je peux faire mon pain moi-même. La recette est facile à trouver, les ingrédients disponibles et il y a même des machines spécialisées pour pas trop cher. Mais y ai-je intérêt ? Ce n’est pas certain. Une baguette coûte 1€, et si je tiens compte du temps passé, en plus des ingrédients et de la machine, un pain fait moi-même me coûtera beaucoup plus (et sera sûrement moins bon). » Dans cette logique, il faudrait produire des pommes là où le sol s’y prête (à Dardilly, dans son exemple) et des pruneaux idem (à Agen, dans son exemple), puis s’échanger les deux produits. A chaque fois, nous serions dans l’optimum de production : « Il en résulterait un gain net pour les deux parties, ainsi que pour la communauté. »  Enfin, ajoute-t-il : « Adapter les cultures au sol et au climat permet aussi de diminuer l’empreinte écologique. »

Tout se passe comme si l’on traçait à l’avance le cercle à l’intérieur duquel il fallait réfléchir. Ce cercle est une auréole de lumière. Cette auréole éclaire ce que l’on cherche à voir, en même temps qu’elle occulte ce que l’on choisit d’ignorer.

Son analyse est à la fois juste et fausse, et c’est là où ça devient intéressant. En fait, le billet de Philippe Silberzahn exemplifie ce que j’appelle le « drame de l’analyste ». Ce drame est merveilleusement illustré par cette historiette :

Un père s’amuse à tester son garçonnet en lui proposant de choisir entre deux pièces de monnaie : une grande pièce de 1 dollar, et une petite pièce de 2 dollars. « Choisis celle que tu veux, et je te la donnerai. » dit-il. Après une courte réflexion, l’enfant choisit la grande pièce de 1 dollar.

Comme le père trouve amusant que son enfant accorde plus d’importance à la taille de la pièce plutôt qu’à sa valeur fiduciaire, il recommence le jeu plusieurs fois en présence d’amis, sous le prétexte d’une expérience divertissante. Invariablement, l’enfant choisit la plus grande pièce, et à chaque fois il garde donc celle qui a une moindre valeur.

Un jour où le père s’amuse pour la nième fois à ce jeu, un ami compatissant prend l’enfant à part pour lui expliquer que, quand bien même la pièce de 2 dollars serait plus petite en taille, il pourrait acheter deux fois plus de choses avec la grande pièce. L’enfant l’écoute poliment et lui répond : « Bien sûr, mais combien d’argent aurais-je obtenu de mon père si j’avais choisi la pièce de 2 dollars ! ».

Les scientifiques sont éduqués dans un mode de pensée analytique pour lequel la valeur d’une proposition est entièrement contenue dans les termes de son énoncé. Ainsi, pour savoir si la proposition « A>B » est vraie (ou fausse), il suffit de se concentrer sur ce que vaut « A », ce que signifie le signe « > », et ce que vaut « B ». Tout est inscrit dans la proposition, qu’il suffit de disséquer. Il n’y a rien à chercher ailleurs. Le jugement est absolu.

Ce mode de pensée a une valeur considérable en mathématique, mais il est dangereux en dehors de ce domaine. Tout se passe comme si l’on traçait à l’avance le cercle à l’intérieur duquel il fallait réfléchir. Ce cercle est une auréole de lumière. Cette auréole éclaire ce que l’on cherche à voir, en même temps qu’elle occulte ce que l’on choisit d’ignorer.

Ce mode de pensée est spécialement dangereux en innovation.

« Ceux qui pensent que les gens agissent en optimisant leurs décisions, je me demande toujours quelle mère ils ont eues ! »

Philippe Silberzahn raisonne dans le cadre du paradigme économique actuel et son raisonnement est juste dans ce cadre. Philippe Silberzahn a raison exactement comme l’ami du père à raison de dire à l’enfant qu’avec deux dollars, il achèterait plus de choses. Mais voilà, le cadre du paradigme économique actuel n’est pas toute la réalité. Et en dehors de ce cadre, son raisonnement est faux. Philippe Silberzahn a tort de conclure que consommer local est dangereux exactement comme l’enfant avait raison de choisir la petite pièce de 1 dollar, pour une raison qui échappe à une logique purement comptable.

Quels sont les éléments qui procèdent d’une autre logique que celle du cadre économique actuel et qui invalident le raisonnement de Philippe Silberzahn. Ils sont légions. Citons-en trois, sans insister (ils sont tellement documentés que c’est inutile d’alourdir ce billet) :

Dans le cadre économique actuel, on ne paye pas le coût de fabrication de la matière pétrole, on paye uniquement le coût de son extraction du sol (plus les taxes). C’est (presque) équivalent à considérer le pétrole comme une ressource infinie. Nous savons que c’est un postulat qui est dangereux en plus que d’être faux.

Dans le cadre économique actuel, on ne compte pas les conséquences macroscopiques de nos choix économiques. Par exemple, nous savons qu’utiliser des ressources fossiles pour faire des échanges à longue distance augmente la probabilité et l’intensité des évènements climatiques désastreux. En moyenne, ces évènements vont renchérir le coût d’un produit comme la pomme. Et, la moyenne n’étant pas le seul élément significatif d’une distribution, il n’est pas impossible non plus qu’un événement singulier réduise à néant la production de pruneaux à Agen et de pommes à Dardilly, à terme.

Enfin, dans le cadre économique actuel, on ignore les affects. C’est la boutade d’un collègue d’HEC qui me disait : « Ceux qui pensent que les gens agissent en optimisant leurs décisions, je me demande toujours quelle mère ils ont eues ! ». Peut-être des mères qui pensent « qu’il est plus efficace pour chacun de se spécialiser dans ce qu’il sait faire », et, conséquemment, sous-traitent la lecture des histoires à leurs enfants, le soir, avant qu’ils s’endorment, à des liseurs professionnels ?

En vérité, mon coup de gueule ne porte pas tant sur le fait que Philippe Silberzahn se trompe d’une manière subtile. Il porte sur le type d’erreur qu’il fait. Car c’est l’erreur classique de l’expert qui dézingue une innovation au nom de son expertise. On croirait entendre le professeur de physique l’école Polytechnique de Graz qui expliquait naguère à Nikola Tesla (à propos de son idée d’utiliser le courant alternatif pour faire fonctionner les moteurs)* : « Monsieur Tesla accomplira certainement de grandes choses, mais pas sur ce sujet. Cela reviendrait à convertir une force d’intensité constante, comme la gravité, en un couple de rotation. C’est un mouvement perpétuel qu’il conçoit. C’est une idée impossible ». Ou bien les experts de Kodak affirmant en 1975 : « Personne ne voudra regarder ses photos sur un écran ! ». Ou bien ceux qui affirmaient jadis** : « Le livre est dangereux : il va offrir des savoirs à des gens qui ne sont pas prêts pour les recevoir. » Et tant d’autres encore. Tous, presque, qui n’ont pas étudié l’innovation de rupture.

Ce n’est pas le cas de Philippe Silberzahn, et c’est bien ce qui justifie mon « coup de gueule ».

Miguel Aubouy

* Nikola Tesla, My Inventions, Electrical Experimenter, n°72, avril 1919. Pour ceux qui ne lisent pas l’anglais, vous pouvez toujours retrouver cette histoire mon livre « Le chasseur, le mage et le cultivateur, ou les trois épreuves de l’innovation », ici.

** Dans un registre, certes, plus moral, mais à partir du moment où l’on cherche à nous convaincre du danger de quelque chose, nous ne sommes jamais bien loin de la morale.

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