Le paradoxe de l’originalité : ce que les innovateurs devraient voler aux artistes

 

Il y a un paradoxe de l’originalité. Le Suisse Jean Piaget l’a exprimé très simplement : « si j’avais une idée vraiment originale, je serais incapable de la reconnaître. »

Car une idée originale est bien plus qu’une idée nouvelle. Elle procède d’une autre forme de raisonnement qui ne peut se ramener à la combinaison d’idées existantes. En un sens, c’est une idée d’un autre monde. Elle est extérieure à la culture de celui qui la reçoit. Elle représente une effraction mentale. C’est en quoi elle est d’emblée à la fois incompréhensible et informulable.

Pour l’innovateur, ce paradoxe représente une difficulté considérable. Puisqu’on n’innove pas à partir d’une banalité, il cherche l’originalité. Mais pour la trouver, il devrait sortir de sa culture.

Comment sortir sa langue ? C’est impossible. Comment dire ce qui n’est pas pensable ? On ne peut pas.

Dans la dissertation inaugurale de sa chaire au Collège de France, Roland Barthes disait : « En chaque signe dort ce monstre, un stéréotype. Je ne puis jamais parler qu’en ramassant, en quelque sorte, ce qui traîne dans la langue ». Il faut pour accéder à une idée originale, autre chose qu’un discours. Il faut trouver le moyen de disloquer le langage.

Ce moyen, bien sûr, les artistes l’ont trouvé.

Dans l’un de ses entretiens radiophoniques sur l’histoire de l’art, Daniel Arasse raconte ceci : « Il n’y a pas de procès-verbal de la peinture. Elle peut  figurer autre chose que ce qui se conceptualise à son époque. » À l’appui de sa réflexion, Daniel Arasse évoque le point de fuite dans la perspective centrée monofocale.

Il s’agit de ce point imaginaire où se rencontrent toutes les lignes de fuite d’une construction en perspective. À l’évidence, ce point n’existe pas en dehors de l’illusion qui préside à cette construction. Il est un artifice de la perspective, mais cet artifice a un sens. Il représente la matérialisation sur le plan de la toile d’un concept mathématique fondamental qui s’appelle « l’infini ». Sauf que « l’infini » n’existe pas encore à l’époque de l’invention de la perspective, en 1415. Son histoire dans la pensée des hommes ne commence que quatre cent ans plus tard.

Daniel Arasse nous signale ceci. Au moment où les peintres toscans commencèrent à construire des perspectives centrées monofocales, au début du XVe siècle, ils proposèrent à voir quelque chose qui n’existait pas encore à cette époque, en Occident. Lorsqu’ils situent le point de fuite sur leur toile, ces artistes font un geste qui n’a pas d’équivalent dans la pensée de leur temps. Leurs yeux  fixent une abstraction pour laquelle leurs contemporains n’ont pas de mots.

C’est l’aphorisme de René Char : « L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer ».

Il n’y a pas de procès verbal de la peinture, cela signifie : la peinture échappe au territoire de la langue. Elle propose à réfléchir des pensées bien avant qu’elles ne se coagulent en des mots.

L’artiste est celui qui parle une langue étrangère. Il réfléchit par-delà notre intelligence. Il raconte bien plus que ce nous savons déjà.

Et ce qu’il produit n’est pas seulement un artefact ou le résultat de son histoire. Cette toile, cette sculpture, cette image, cette pierre recouverte de signes étranges sont à la créativité ce que l’expérience est au théoricien. Ils représentent un trousseau de voleur : autant de tiges de métal courbées de toutes les tailles et de toutes les formes. Tout ce qui rend l’effraction possible. Et par là, l’originalité. Et de là, l’innovation.

Miguel Aubouy

Nota Bene : Ce texte a été écrit pour le rapport de la résidence de l’artiste Velec, chez mes amis de Mind. Il était titré : « Un trousseau de voleur ». Merci à Gaëlle Rey de m’avoir autorisé à le reproduire.

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