Le syndrome de Semmelweis : lorsqu’une provocation identitaire tue l’innovation

Le processus d’innovation se déroule en trois étapes : une étape d’observation, une étape d’imagination et une étape de réalisation. Je les appelle respectivement l’épreuve du chasseur, l’épreuve du mage et l’épreuve du cultivateur. Dans ce blog, je reviendrai régulièrement sur la signification de ce déroulé, l’analyse des différentes épreuves, et la description de leurs pièges spécifiques. Dans ce post, je voudrais me focaliser sur la deuxième épreuve, et à l’intérieur de cette épreuve, plus particulièrement sur une caractéristique de l’idée d’innovation : la charge de provocation qu’elle contient. Parce que cette charge de provocation est comme une bombe à retardement pour l’innovateur, elle représente un piège mortel pour son aventure. Il doit en être conscient.

Il y a des petites et des grandes innovations, et il y a donc des petites et des grandes provocations. Il n’en reste pas moins que toute idée d’innovation est choquante : elle heurte nos manières de penser, de faire. Parfois aussi, nos manières d’être. En créativité, on se focalise souvent sur les provocations techniques : lorsque l’idée bouleverse le paradigme intellectuel dominant. On cherche à conjurer les phrases du type « Ce n’est pas ainsi qu’il faudrait faire ! » ou bien « Ca ne marchera jamais ! ». En management, on se focalise davantage sur les provocations économiques : lorsque l’innovation ne justifie pas son existence financièrement au regard de ce qui existe déjà. C’est le dilemme de l’innovateur de Christensen.

Dans tous les cas, on prête peu attention aux provocations identitaires : lorsque l’idée d’innovation porte atteinte à la définition même du groupe où elle est émise. C’est un sujet d’autant plus important que souvent l’innovateur néglige cet aspect de son idée, et il échoue sans parfois toujours comprendre d’où viennent les résistances à la fois violentes et irraisonnées auxquelles il fait face.

LA DEUXIÈME INSULTE QUE L’INNOVATEUR ESSUIE, DONT IL DOIT ÊTRE FIER, C’EST « VANDALE ! »

L’histoire de Semmelweis illustre parfaitement ce point. Plutôt que de paraphraser un texte que j’ai déjà écrit, je vous propose un extrait de mon cinquième petit traité sur l’innovation (intitulé « Le chasseur, le mage et le cultivateur ou les trois épreuves de l’innovation ») :

Ignaz Semmelweis est un médecin d’origine hongroise qui fit l’essentiel de sa carrière à l’hôpital général de Vienne, en Autriche, au milieu du XIXe siècle. En 1843, dans le service de natalité où il exerce, le taux de mortalité est très élevé. Près d’une femme sur cinq meurt quelques jours après avoir accouché, d’une maladie que les médecins nomment la « fièvre puerpérale ». À l’époque, on ignore ce qui provoque cette fièvre. Certains médecins invoquent la surpopulation. D’autres accusent de mystérieuses vapeurs délétères. Aucune des mesures qui sont prises n’arrive à réduire cette mortalité.

Ignaz Semmelweis trouve la solution par sérendipité. À la fin de l’année 1846, son collègue et ami Jakob Kolletschka s’entaille la main avec un scalpel au cours d’une dissection. La blessure est profonde. Elle est grave. Elle dégénère rapidement en une maladie mortelle.

Alors que son ami est à mourir, Semmelweis se trouve dans la peine. Il se rend à son chevet. Il le veille longuement, de nombreuses fois.

Lors d’une de ces visites, soudain, Semmelweis fait une observation clef. Il remarque que les symptômes de son ami mourant sont très semblables à ceux des patientes atteintes de fièvre puerpérale. Puis il formule l’idée clef dans la foulée : ce sont les médecins qui contaminent les femmes enceintes avec des agents pathogènes qu’ils transportent depuis les salles de dissection jusque dans les salles d’accouchement.

Alors, très vite, Semmelweis trouve une manière simple de mettre au monde son idée. Il crée deux choses élémentaires : une disposition ainsi qu’une règle de fonctionnement. Semmelweis propose de l’eau de Javel à l’entrée des salles d’accouchement. Il impose à tous ses collègues médecins de l’utiliser pour se laver les mains avant tout examen.

Cette règle produit un effet immédiat. Le taux de mortalité des femmes enceintes choit de dix-huit à un pour cent. Lors des mois de mars et d’août 1848, on ne déplore aucun décès.

Grâce à l’action de Semmelweis, plusieurs dizaines de mères sont vivantes cette année-là, qui auraient dû mourir.

Si l’histoire d’Ignaz Semmelweis est particulièrement fascinante, c’est qu’elle est d’une grande pureté du point de vue de l’innovation. Elle possède trois caractères qu’on ne trouve pour ainsi dire jamais réunis dans une invention : il s’agit d’une question de vie ou de mort ; elle est très simple à mettre en œuvre ; et elle produit immédiatement des résultats quantifiables.

Peu d’innovations sont donc aussi cristallines, et peu, en même temps, furent saccagées autant que celle de Semmelweis par la violence de l’esprit conservateur.

Car, pour le corps médical de son temps, l’idée clef de Semmelweis est une provocation. Penser que ceux-là mêmes qui ont la charge de guérir les patients puissent leur apporter la mort est une impudence. Et puis les nombreuses salissures sur les mains des chirurgiens sont, à l’époque, pour cette communauté, un signe de reconnaissance autant que l’expression visible de leurs exploits. Cet usage se transmet de maître à élève. Il appartient à la tradition. Qui n’est pas sale, n’est pas médecin. Ou bien il vient d’ailleurs.

La deuxième insulte que l’innovateur essuie, dont il doit être fier, c’est « vandale ! »

En vérité, l’idée de se laver les mains à l’eau de Javel ne passe pas. Les médecins la perçoivent comme un affront. Malgré son caractère d’évidence et les résultats spectaculaires qu’elle produit, cette découverte est une offense. Cette offense demande réparation.

Brusquement, son origine hongroise est prise en mauvaise part. Semmelweis devient « un étranger », c’est-à-dire, aux yeux de ceux pour qui la moindre différence signe une hiérarchie, un « moins bon par nature ». Ses opinions politiques libérales ressurgissent opportunément pour le discréditer. On cherche à l’humilier.

« On peut savoir qu’un véritable génie est venu dans notre monde à ce signe, écrivait Jonathan Swift : il se forme autour de lui une conjuration d’imbéciles qui cherche à le briser. »

En l’occurrence, l’armée du statu quo dispose d’un tribunal spécifique, le Conseil de l’Ordre des médecins. Celui-ci se réunit en 1849. Il ordonne l’exclusion de Semmelweis de l’hôpital général de Vienne.

Ignaz Semmelweis luttera un an de plus. En 1850, ayant perdu tout espoir, triste et déçu, vieilli, malheureux, il quitte brusquement Vienne pour Pest, en Hongrie. Il ne prend même pas la peine de prévenir ses amis les plus proches.

« ON PEUT SAVOIR QU’UN VÉRITABLE GÉNIE EST VENU DANS NOTRE MONDE À CE SIGNE, ÉCRIVAIT JONATHAN SWIFT : IL SE FORME AUTOUR DE LUI UNE CONJURATION D’IMBÉCILES QUI CHERCHE À LE BRISER. »

L’histoire de Semmelweis est tellement pure qu’elle en devient emblématique. Puisqu’il s’agit d’une situation courante de l’innovation, on peut s’amuser à lui donner un nom. Je voudrais nommer « le syndrome de Semmelweis » la situation où un innovateur échoue parce qu’il défend une idée qui, sans qu’il en soit conscient, porte atteinte à l’identité de la communauté où il cherche à la réaliser.

On pourrait croire que le syndrome de Semmelweis est spécifique au monde médical, ou peut-être seulement au monde académique. On aurait tort. Lorsque Steve Sasson invente l’appareil de photographie numérique, en 1975, chez Kodak, il enchaîne les réunions internes pour exposer son invention à ses collègues et supérieurs. Le titre qu’il choisit pour ces réunions est « Filmless photography » (la photographie sans pellicule). ici encore, c’est un outrage.

Car depuis toujours, Kodak est une entreprise composée de chimistes. La totalité de ses revenus provient de la vente des films, des papiers, des liquides photo-révélateurs. Sa culture est celle des molécules photosensibles. « La photographie sans pellicule », cela signifie : la photographie sans chimistes. Autant dire « la photographie sans vous, mes collègues ! » Ici aussi, Steve Sasson a été victime du « syndrome de Semmelweis ».

JE VOUDRAIS NOMMER « LE SYNDROME DE SEMMELWEIS » LA SITUATION OÙ UN INNOVATEUR ÉCHOUE PARCE QU’IL DÉFEND UNE IDÉE QUI, SANS QU’IL EN SOIT CONSCIENT, PORTE ATTEINTE À L’IDENTITÉ DE LA COMMUNAUTÉ OÙ IL CHERCHE À LA RÉALISER.

Souvent, l’innovateur est focalisé sur deux dimensions : la solution technique qui lui permettra de réaliser son idée, et la stratégie économique qui va susciter l’adhésion d’un investisseur. A la lumière de ces histoires, on comprend qu’il existe une troisième dimension à l’innovation, celle de l’identité de la communauté à laquelle l’innovateur appartient. Parce que cette dimension transcende les deux autres, et qu’elle les polarise, assez probablement, elle doit être considérée avant toutes les autres. Enfin, c‘est une première avancée, nécessaire, que d’être conscient d’un piège. C’en est une autre, utile, de savoir comment l’éviter. Dans un prochain post de blog, je vous proposerai deux manières de conjurer la provocation identitaire. Ceux qui n’aiment pas attendre pourront d’ors et déjà se reporter au Z5 pour en savoir un peu plus.

Dans tous les cas, je vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année.

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